TERRIER STUPEFIANT

"Mon créateur est un artiste underground. Il vit dans un terrier." Viny K, Une si jolie petite gueule

Jean-Michel Charlier, prolifique scénariste (Blueberry, Tanguy et Laverdure, Buck Danny, entre autres héros à la mâchoire carrée …) disait qu’il pouvait tirer trois scénarios après lecture de n’importe quel journal. Vincent Bernière a publié en avril 2005 dans le numéro 91 de Technikart (qui n’est pas n’importe quel journal) un reportage édifiant qui est un peu la matrice du scénario de la première stupéfiante aventure de Viny K. L’article est reproduit ci-dessous dans son intégralité. Bonne lecture !



TOUS EN ROBE ! Les disciples du resort Osho à Puna. Chaque jour, les fidèles s’entassent dans l’auditorium pour pratiquer la méditation dynamique. Le gourou a conçu lui-même ce bâtiment aux allures de pyramide new age.



HARE OSHO
La philosophie du gourou Osho, aujourd’hui disparu, synthétise plusieurs courants mystiques orientaux mâtinés de psychologie occidentale. En 1970 à Bombay, Osho invente la méditation dynamique (danse et méditation) et convertit une foule d’Occidentaux venus du monde entier pour suivre sesenseignements. Ses discours drôles, impertinents et alambiqués, ont, depuis, été traduits en cinquante-trois langues. Il les délivrait d’une voix suave, avec lenteur et discernement, en jouant d’effets de regards subtils. Tout chez lui transpire le luxe: le décor de son ashram de Puna, ses vêtement de soie brodée et son fameux bonnet, qui cache une vilaine calvitie.


Bombay, hôtel Causeway, à deux pas de la porte de l’Inde. Je viens à peine d’arriver qu’une des réalités locales me saute à la gueule. A la télé, apparaît un drôle de gusse habillé tout en blanc. Ses cheveux sont jaunes et peignés en arrière. Il sourit béatement, on dirait un vieux pervers. Devant une foule hystérique,Benny Hynn fait se lever les paralytiques, rend la vue aux aveugles mais ne multiplie pas encore les pains. Ici, tout est religion. A la fin des années 60, un ex-prof de philo au verbe alerte va fonder une communauté unique en son genre en partant d’un principe simple : « Les religions vous mentent ! Oubliez vos maîtres et tout ce que vous avez appris.Vivez l’instant présent.
Le bonheur est dans la méditation.» Son nom: Rajneesh, puis Osho,mort en 1990.On dit qu’il est le nouveau Jésus, que sa philosophie est précurseur des futures religions du XXIe siècle. Ses bouquins sont traduits dans une cinquantaine de langues, il y a un rayon Rajneesh à la Fnac, des centaines de milliers de disciples dans le monde.Et le philosophe Peter Sloterdijk, qui l’a rencontré, voit en lui le Wittgenstein de la religion : « Il se situe dans une tradition orientale de critique métaphysique de l’ego qui n’attendait que l’instant où un génie viendrait lui donner une nouvelle combinaison.»

OHM SWEET OHM
Les fidèles dans le mausolée du gourou. Le marbre blanc nécessite le port de chaussettes blanches. En bas, le cours d’art thérapie. Chez Osho, tous les genres de théories liées au développement personnel sont représentés.

LA «SECTE DU CUL»
Osho est à la base du mythe occidental du gourou indien moderne : longue barb blanche et bonnet de laine, regard hyptonique, bracelet en diamants, collection personnelle de Rolls- Royce et fortune estimée à un milliard de dollars ( voir encadré). L’ashram qu’il a créé à Puna en 1974,à 150 km à l’est de Bombay, attirerait autant de visiteurs étrangers que le Taj Mahal, environ 100 000 par an,de toutes les nationalités. L’endroit est en bonne place dans le Lonely Planet, la bible des jeunes voyageurs occidentaux,même s’il traîne derrière lui une vilaine réputation de « secte du cul ». Certains y vont pour faire des rencontres. Il faut même se soumettre à un test HIV pour entrer. Un endroit que Michel Houellebecq adorerait.


ROCHERS EN CARTON-PÂTE
Puna, février 2005.Un rickshaw me dépose devant l’entrée de l’Osho Meditation Resort. Première formalité : l’inscription et le fameux test HIV. Les nouveaux arrivants font la
queue dans une grande salle aux murs gris foncé. Des jeunes Occidentaux surtout, et quelques Indiens. On me donne un vibreur. Une vibration : rendez-vous au guichet de l’enregistrement. Deux vibrations : dans la salle du test HIV.Une jeune femme me précise en souriant : « Si le test est négatif, on vous remettra votre passeport de méditation. » Verdict : séronégatif, ouf… Plus tard, j’apprends ce qu’on dit aux porteurs du virus : «Vous devriez aller voir un docteur. » Moyennant un millier de roupies (environ 20 euros,une grosse somme en Inde), on me donne une carte à mon effigie que je devrai présenter à chacune des entrées du Resort. Deuxième obligation : le port d’une robe marron pendant la journée, blanche lors du meeting de 18h30. Et mille roupies de plus.
Qui viennent s’ajouter à celles déjà dépensées lors de l’achat des « vouchers » ,une carte avec des cases à cocher qui permet de subvenir à ses besoins au sein du Resort. Et ici, on paye pour tout : nourriture, activités, location d’un casier, d’une serviette, consultation d’Internet, massages, méditation… L’endroit est calme, arboré, propre, non- fumeur. Les gens ont l’air sympa. On est à mille lieues du chaos et de l’odeur de
l’Inde. Tout semble en toc, jusqu’au petit parc artificiel créé par Osho lui-même sur quelques hectares, avec fontaines en cascade et pelouse parsemée de faux rochers. J’ai l’impression d’être arrivé au Club Méditerranée de la spiritualité.

LA SECTE CLUB MED
La piscine chauffée du resort (maillot de bain marron obligatoire). Plus loin, des bâtiments qui abritent les chambres des managers du «resort». C’est derrière la fenêtre verte que se prennent toutes les décisions importantes.


«TU SENTIRAS MA PRÉSENCE…»
Retour à l’hôtel.J’ai pris la suite Osho, naturellement. J’enfile ma robe marron, chausse mes sandales, glisse dans mapoche mon passeport de méditation. Au porche d’entrée du Resort, l’une des premières disciples d’Osho, Sadhana, chargée des relations publiques, m’accueille avec un sourire. Ici, tout le monde sourit à tout le monde comme s’ils avaient tous gobé. Sadhana : « J’ai rencontré Osho dans les années 70. J’avais 24 ans. J’avais tout le bien-être matériel et, pourtant, je me sentais misérable.Quand j’ai rencontré Osho, ce qui m’a frappée tout de suite, c’était sa beauté magnétique et son
regard, comme s’il n’y avait personne à l’intérieur. Il m’a dit : “ Tu sentiras ma présence où que tu sois, concentre-toi sur la méditation.”J’ai ainsi découvert une nouvelle façon de vivre, de ressentir et de penser. Je n’ai que de la gratitude. »

«UN VRAI RÉVOLUTIONNAIRE»
Au déjeuner,pendant qu’une équipe de troubadours danse autour de la terrasse, Sadhana m’explique que j’ai un inconscient actif : « Imagine qu’un soir, tu décides de mettre le réveil plus tôt le lendemain pour profiter de la journée. Mais au moment où il sonne, tu préfères finalement rester sous la couette : pendant la nuit,ton inconscient a travaillé.»Ah, d’accord. A chaque fois que j’interroge un disciple, c’est le même genre de réponse : « J’avais la belle vie mais j’étais malheureux. Osho m’a montré la voie, aujourd’hui je suis reconnaissant. » Chez les touristes occidentaux, l’ambiance est un peu différente. Karma, une Israélienne de 26 ans,m’explique qu’elle « cherche à développer à l’extérieur des relations humaines plus conscientes, dans un sentiment d’amour universel ». Augje, une jeune attachée de presse suédoise, a le regard de celle qui découvre l’Inde pour la première fois.A la terrasse du café voisin, elle m’explique entre deux volutes de son shilom qu’« Osho était un vrai révolutionnaire qui n’hésitait pas à conseiller à ses disciples de s’enrichir s’ils le désiraient ». James, son copain, est écossais, il a 28 ans et vendait des disques de rock avant de se décider à voyager pendant un an dans le sous-continent : « Je veux faire l’expérience de la méditation en Inde, car c’est ici que tout a commencé. »

UN PROUT MÉDITATIF
Ça tombe bien. Ici, il y a des dizaines de méditations différentes : sadhami silent sitting,vipassana meditation, hatha vinyasa yoga, kundalini meditation.Le tout dans des grandes salles tranquilles, avec petits coussins rouges et tout le toutim. Il y a aussi les programmes de la «multiversity » ,des ateliers cognitifs et comportementaux dont les sujets ressemblent à un sommaire de Psychologie magazine : l’Hypnose ericksonienne, la Résolution de traumas anciens, le Couple et l’Intimité, Parler à votre corps et à votre esprit, etc. Et puis une piscine, un sauna, des cours de zennis (« si vous savez danser,vous savez jouer au zennis »),du yoga,des massages, de la relaxation… Ce n’est plus une secte, mais un supermarché du développement personnel.
C’est l’heure du clou de la journée, « evening meeting » . La robe doit être blanche, comme le reste, sous-vêtements compris. A 18h30, les disciples arrivent pour la célébration dans le grand auditorium en forme de pyramide.La salle se remplit de trois mille petits êtres vêtus de blanc. On médite assis, sans bouger, pendant d’interminables minutes. Ma voisine renifle. Un autre lâche un énorme prout, puis sort de l’auditorium. A
ma gauche, quelqu’un s’endort en ronflant.Mais voilà qu’un écran s’abaisse et que feu Osho apparaît dans tout son apparat pour nous délivrer la bonne parole. Les yeux sont hypnotiques et la voix posée : « Peu importe ce que je dis et les contradictions de mon discours, mes mots ne sont que des jalons qui vous permettent de méditer, d’être là, ici et maintenant. » Son grand truc, c’est « Zorba le Bouddha » : la sérénité du bouddha et
la joie de Zorba le Grec. Osho aurait dû être publicitaire.


HARO SUR LES HOMOS

Aujourd’hui, Osho nous parle de religion. Extrait : « Il est plus facile de comprendre que les politiciens peuvent être la cause de maints problèmes : guerres, meurtres, massacres, génocides. Mais c’est bien plus difficile lorsqu’il s’agit des leaders religieux,
car on les respecte depuis des siècles et,au fil du temps,le respect qu’on leur porte n’a cessé de croître. » Jusque- là, tout va bien. Plus loin, ça se gâte : « Le pape Jean Paul Ier a succédé au pape Paul VI, l’homosexuel. Le pape Jean Paul Ier fut un homme intelligent
qui donna l’ordre de faire une enquête sur la franc- maçonnerie. Seuls les gens les plus fortunés de la Terre font partie des loges maçonniques. La chrétienté les a proscrites parce que leurs rituels secrets consistent en des orgies sexuelles, et en toutes sortes de choses laides. » En 1987, trois ans avant sa mort, il déclarait aussi : « Le sida n’est pas une maladie sexuelle ordinaire : tout ce qui sort de votre corps,même vos larmes, porte le virus. Si un enfant est en train de pleurer et que vous lui séchez ses larmes, il y a peut-être un risque d’attraper le sida. » Depuis 1985 et la « trahison » de Sheela, la secrétaire personnelle du gourou (voir encadré), quelques anciens disciples se
sont retournés contre leur maître, notamment des femmes qui s’étaient fait stériliser pour asseoir l’une des théories d’Osho : interrompre pendant vingt ans la natalité mondiale afin de résoudre le problème de la surpopulation.Un bon moyen pour lui, selon les mauvaises langues, de pouvoir forniquer sans risque de progéniture encombrante.

CAPITALISME RAJNEESHIEN
Sami, un Israélien rencontré dans une baraque à thé du centre-ville, confirme la fronde de ces anciens,notamment contre la dérive consumériste : « Beaucoup de disciples ne mettent plus les pieds à l’ashram. Ils disent que c’est seulement devenu un gros business avec plein de règles. Ce n’était pas l’idée de base du gourou, même si celui-ci adorait le fric et les richesses. Une grande partie de sa fortune provient d’ailleurs de dons librement consentis. » Ici, comme dans les nombreux centres, discothèques et salons de massage d’Osho dans le monde, personne ne touche de salaire. C’est du «meditation work» . En gros, l’aboutissement ultime du capitalisme rajneeshien.
Car la secte est un modèle d’organisation.Staff technique surprofessionnalisé, vente de produits dérivés (lampes et montres), de cassettes vidéo, de livres et de DVD. Et tout le monde est très fier de la beauté du Resort de Puna, la secte du futur, propre, lisse et confortable. Plane au-dessus de tout ça l’incroyable présence du gourou disparu,sans qui rien ne peut perdurer.Dans cette VHS que j’ai achetée et que je regarde à mon retour en France, Osho fait visiter sa gigantesque salle de bains à un journaliste américain
tout en lui expliquant comment nous devons accepter notre nature animale et briser le tabou sexuel. C’est là que je me demande ce que j’ai fait de ma robe marron. J’aurais presque envie d’y retourner, moi, dans la secte du troisième millénaire.
VINCENT BERNIÈRE



L’HOMME AUX 91 ROLLS- ROYCE
Des dollars à foison, des dizaines de bagnoles de luxe, des centaines de milliers d’adeptes, et une histoire qui se termine en eau de boudin: la vie du gourou de Puna, Bagwan Rajneesh, alias Osho, est celle d’un Citizen Kane de la sagesse de bazar.

Osho voit le jour en 1931 dans l’Etat du Madhya Pradesh, au centre de l’Inde, dans une famille de onze enfants. Son père vend des vêtements. Le milieu est modeste, sans doute l’origine du goût immodéré pour le luxe qu’éprouvait le gourou aux quatre-vingts onze Rolls-Royce: «Je suis quelqu’un de simple donc j’aime simplement ce qu’il y a de mieux.» Sa biographie officielle fait remonter son « illumination» en 1953, à l’âge de 22 ans. Nous sommes à la fin des années 60 et celui qui se fait encore appeler Bagwan Rajneesh interrompt alors ses cours de philosophie à l’université. Il parcourt l’Inde en prononçant des discours et organise des retraites de méditation dans les contreforts de l’Himalaya. Son principe: mélanger diverses spiritualités orientales avec les concepts occ identaux de métaphysique et de psychologie. Mais sans renoncer au monde réel.
Pour Osho, ce n’est pas la société qu’il faut repousser, mais son propre passé et le
conditionnement culturel des générations précédentes.

UNE PROPRIÉTÉ À 5,75 M $

En 1970, il invente la méditation dynamique, sorte de gymnastique cathartique et, quatre ans plus tard, fonde la communauté de Puna, à 150 km à l’est de Bombay.
On est en plein dans le trip 70’s, le communautarisme, la nouve lle utopie. Les disciples — ou «sanyasins» — occidentaux sont de plus en plus nombreux, surtout des Américains, hippies freaks en rupture de ban. L’endroit attire également divers
thérapeutes plus ou moins sérieux, en provenance du monde entier, qui fondent des
communautés à travers le monde. En France, un ashram est même créé à Thorenc,
dans les Alpes. Les disciples portent des vêtements rouge et marron avec un collier
en bois sur lequel apparaît l’effigie du gourou — une pratique plus tard abolie. A la fin des années 1970, c’est le début des emmerdes avec le fisc indien. Officiellement pour des raisons de santé, Osho se rend aux Etats- Unis, à l’invitation de sanyasins américains qui lui ont acheté, pour 5,75 M $, une propriété à Antelope (Oregon). Rebaptisé Rajneeshpuram, ou The Ranch, l’endroit, d’une superficie de 26 000 hectares, devient rapidement une immense communauté regroupant 5 000 disciples qui pratiquent l’agriculture biologique, le naturisme, et construisent même un barrage au milieu du désert.


À LA TIENNE, ÉTIENNE Bon vivant, Osho ne disait pas non à un petit verre de vin californien. Les mauvaises langues affirment aussi qu’il aimait le mélanger au Valium.
Sa réputation sufureuse lui attribue divers empoisonnements et une tentative de meurtre.

FUITE EN JET PRIVÉ
Rajneeshpuram est une ville dans la vill e, avec ses immeubles, sa banque, ses magasins, ses autobus, ses hôtels. La municipalité d’Antelope tombe même sous le contrôle de la secte. Et, sous l’impulsion de Sheela, la secrét a i re personnelle du gourou, les sanyasins vont même jusqu’à tenter de prendre le contrôle du comté. Trois
mille personnes sont inscrites illégalement sur les listes électorales et, pour empêcher
les Américains du coin d’aller voter, une fontaine publique est empoisonnée. C’est le début de la fin. Sheela s’enfuit avec une dizaine d’autres sanyasins vers la Suisse après avoir dérobé la signature sur les comptes du gourou. Arrêtée en Allemagne, elle sera condamnée à 69 ans de prison. Le fisc américain et l’immigration tombent alors sur Osho, qui vient de mettre fin à une période de trois années de silence public. En 1985, la communauté est dissoute. Le gourou tente de s’enfuir avec son avion privé. Obligé de prendre l’identité de David Washington, Osho fait quelques semaines de prison aux Etats- Unis, paye 400 000 $ de caution puis s’envole à nouveau. Pendant deux ans, il navigue de l’Uruguay au Portugal, de la Grèce au Népal. Il est à chaque fois repoussé. Avec, toujours, un petit mot pour ses hôtes: «Les Grecs n’ont rien appris depuis Socrate.» Tout le monde en prend pour son grade: Jésus, Reagan, le pape («The Polack»), Gandhi, Mère Térésa… Puis Osho retourne à Puna, en Inde. Il souffre de divers maux,
consomme du Valium, conduit sa Rolls au milieu de ses disciples médusés. Il «quitte
son corps» en 1990. Près de 15 000 disciples assistent à sa crémation. Depuis, ses discours ont été publiés dans une cinquantaine de pays. Il y aurait 100 000 sanyasins à travers le monde aujourd’hui.

  1. terrierstupefiant a publié ce billet